Cet article retranscrit une intervention de Francine (interprète traductrice, membre fondatrice de Cum Verbis) à la Chambre belge des traducteurs, interprètes et philologues.
Bruxelles, le 9 octobre 2009.
Les êtres sont égoïstes : du liseron dans le monde végétal qui étouffe ses congénères, à nos chiens et chats domestiques dans le monde animal qui n’aiment guère partager leur pitance ou les câlins des maîtres, jusqu’à nous, êtres humains qui voulons pouvoir, savoir, avoir et parfois même, être.
Mais nous avons besoin de vivre ensemble pour démultiplier nos forces et pour y parvenir en êtres égoïstes que nous sommes, nous développons des convergences d’intérêts : c’est la solidarité. En solidarité, j’agis pour l’autre et, ce faisant, j’agis pour moi parce que nous avons les mêmes intérêts, les mêmes ennemis ; nous sommes exposés aux mêmes dangers, aux mêmes attaques. La solidarité est donc une défense à plusieurs.
La générosité est, par contre, le sacrifice de soi pour l’autre. La générosité est donc moralement supérieure à la solidarité mais la solidarité est socialement, politiquement plus urgente, plus réaliste, plus efficace.
On ne se syndique pas par générosité. Pourtant, les syndicats ont fait plus pour la justice sociale que le peu de générosité d’un tel ou d’un tel…[1]
La solidarité réconcilie l’individualisme libéral et le socialisme, la liberté et l’égalité, ou plus simplement l’égoïsme et le besoin de vivre ensemble, dans le travail notamment. C’est sans doute pourquoi la solidarité est si consensuelle.[2] Personne ne dénonce, ne critique la solidarité.
Elle est plus que souhaitable, voire nécessaire, lorsqu’il y a un intérêt commun mais lorsque cet intérêt se perd, elle disparaît.
Soyons concrets : j’ai quelques clients et j’organise des équipes d’interprètes. J’engage, de préférence, dans les équipes des interprètes qui ont un engagement collectif (chambre, sensibilité syndicale, fonds de solidarité…) mais à condition qu’ils aient les compétences qui me permettront de conserver mes clients pour moi et pour les autres interprètes de l’équipe, à condition qu’ils s’en tiennent au montage collectif mis en place pour que le travail soit harmonieux et perçu comme tel, qu’ils n’essaient pas de se faire valoir, voire de débaucher le client, de faire cavalier seul au détriment de mon travail et de celui des autres.
La solidarité professionnelle :
Elle ne suppose donc pas de faire œuvre de bienfaisance à l’égard de ceux qui ont moins de travail et en ont besoin même si cette dimension doit être prise en considération à condition que l’intérêt collectif, le travail d’équipe et la responsabilisation ne soient pas menacés et que soit préservés, voire promus la convergence des intérêts. l’intérêt collectif, le travail d’équipe, la responsabilisation… , en d’autres termes, à condition que soit préservée, voire promue la convergence d’intérêts.
N’oublions jamais que pratiquer un métier, c’est une entreprise économique (alimentaire), en premier lieu. Elle peut et doit avoir des dimensions sociales et collectives, de solidarité, de participation mais elles doivent enrichir alors cette entreprise économique, pas nécessairement au sens d’un enrichissement économique personnel (quantitatif) mais certainement, dans un sens collectif et qualitatif.
Dans le code de déontologie de la Chambre, la solidarité n’est mentionnée qu’une seule fois et n’est pas définie. Allons-nous nous proposer de lui donner une teneur plus concrète ?
Dans le Code d’éthique de l’AIIC, qui a été ramené à un seul article lors de son AG de 2006 pour se transformer en Code d’honneur, la solidarité n’est pas mentionnée. L’article 6 se limite à établir :
« Les membres de l’Association s’engagent à respecter envers leurs collègues les devoirs d’assistance morale et de confraternité. »
La solidarité reste donc à inventer concrètement dans notre profession. Et si elle suppose une convergence d’intérêts, nous devrons être attentifs à ne pas nous laisser aller au corporatisme, à ne pas croire qu’il suffit d’être solidaire au sein d’une même profession car le danger que nous courrions serait celui du repli qui ne serait plus de nature individuelle mais professionnelle.
Alors, la solidarité, oui. Elle est animée par des intérêts communs et elle va au-delà des frontières de notre profession parce que lorsque le statut d’autres professions libérales (médecins, avocats…) ou les conditions d’autres travailleurs (conducteurs de camions, agriculteurs, vendeurs…) sont ébranlés, ce sont nos conditions qui sont mises en péril également.
C’est bien là que je vois l’intérêt d’une section syndicale qui s’organise à différents niveaux, notamment au niveau européen et international, en complémentarité de la Chambre, de la FIT, de l’AIIC…et dans un cadre intersyndical, confédéral, plus large que celui de notre profession. Mais nous aurons sans doute l’occasion de reparler de cette dimension syndicale. Revenons-en à notre propos, la solidarité et la déontologie.
La solidarité n’a cependant pas attendu ce jour de fête pour la Chambre, celui de la Saint-Jérôme, pour s’exprimer entre nous dans différents contextes de nécessité professionnelle et/ou personnelle.
Nous (et je ne pourrais vous donner la liste de tous les interprètes qui ont contribué mais parmi eux, figurent des interprètes de la Chambre, de l’AIIC et des interprètes qui ne sont affiliés ni à l’une ni à l’autre) avons également créé un Fonds de solidarité avec les interprètes dans des zones en conflit, que nous a inspiré la situation plus que précaire que vivent nos collègues dans des pays en guerre comme l’Irak et l’Afghanistan.
En voici rapidement l’historique mais, précisons d’emblée que la Chambre avait rapidement assumé, à cet égard, sa responsabilité morale en publiant un article (uniquement en néerlandais) sur ce fonds dans sa publication Le Linguiste. Il est également à votre disposition en français et figure en annexe 1 à cette petite intervention.
En voici les grandes lignes :
Un article publié en janvier 2007, The Wall Street Journal révélait que 257 interprètes irakiens avaient été assassinés depuis le début de la guerre contre l’Irak ; 4000 interprètes avaient été engagés pour la seule armée américaine par une multinationale californienne Titan depuis l’occupation du pays - il semble que ce chiffre se soit élevé à 7.000 aujourd’hui. Alors, ce qui paraissait être un ‘dommage collatéral’ ponctuel, dont se faisaient l’écho de temps à autre les médias, prenait tout à coup la dimension d’une véritable tragédie. Au fil de l’analyse, la prise de conscience s’est affinée et a permis de découvrir que nos collègues sont des cibles systématiques des différentes factions engagées dans ce conflit armé.
Depuis deux ans, nous donnons au moins 5% de nos honoraires lorsque nous travaillons pour la Fédération européenne des travailleurs des transports – ETF – et ce montant est versé directement à un fonds que la FIJ – Fédération internationale des journalistes – (organisation syndicale) a accepté d’accueillir dans le cadre de son propre fonds et de gérer avec nous. Lors du Congrès de l’ETF, qui s’est tenu cette année, deux interprètes ont fait des dons plus généreux. L’un de ces interprètes n’est autre que le chef de la cabine espagnole des Nations unies à Genève qui a donné à ce fonds la totalité de ces honoraires pour sa prestation au Congrès. Le fonds a accumulé à ce jour quelque 20.000 €.
Pour faire vivre le fonds, le Secrétaire général de la FIJ m’a demandé d’accompagner une délégation de journalistes à la Première Conférence internationale depuis le début de la guerre qui s’est tenue en mai en Irak, à Bagdad. J’y ai rencontré un interprète que nous avons essayé de faire venir en Belgique (et il aurait dû être avec nous aujourd’hui) mais les autorités belges lui ont refusé le visa. Nous allons poursuivre nos efforts pour qu’il puisse nous rejoindre pendant quelques semaines et trouver/retrouver du travail à un moment où les Nations unies, l’UE, l’OTAN… cherchent désespérément des interprètes et traducteurs ayant l’arabe dans leur combinaison. Nous avons également un autre contact d’un interprète arabe/espagnol qui a été soupçonné de complicité dans l’assassinat de 7 agents du service d’intelligence espagnol et a été enfermé et traduit devant une justice militaire qui a prononcé un non-lieu, ce qui n’a pas empêché les militaires espagnols de le livrer à l’armée américaine qui l’a enfermé dans la tristement célèbre prison d’Abu Ghraib… Nous allons l’aider afin que justice lui soit faite et que les frontières de l’Europe qui lui sont fermées, s’ouvrent également à lui. C’est un début, bien sûr.
Voici un résumé de la situation des interprètes en Irak, pour la contextualisation de cette partie, je vous renvoie à l’annexe 2 de cette petite intervention et à cet article qui est une compilation de diverses lectures sur l’Irak :
et une autre société militaire privée TITAN CORPORATION rachetée par L-3 COMMIUNICATIONS
Dans son livre Les chiens de guerre de l’Amérique, Jean-Jacques Cécile [3] écrit sur ces interprètes :
« En cette journée du 19 décembre 2005, Tunjay Celik erre sans but dans les rues de San Diego, aux Etats-Unis. Il y a quelques mois encore, il était chauffeur de taxi, mais cela n’a pas duré. Le moral est au plus bas : sa famille est à plusieurs milliers de kilomètres de là et il y a peu de chances qu’il puisse la revoir de sitôt. En février 2003, Celik travaille dans une chaîne de télévision turque. Un jour, il apprend que TITAN CORPORATION, une société américaine, recherche des interprètes pour accompagner les unités de l’Oncle Sam qui ne vont pas tarder à se ruer vers Bagdad. Celik fait acte de candidature et se retrouve bientôt sur une base aérienne américaine non loin de Kirkuk, au Kurdistan irakien, où il rejoint une quarantaine de traducteurs également recrutés par Titan Corporation. Là, il se lie d’amitié avec Savas Dalilic, lui aussi de nationalité turque ; les deux hommes sont intégrés à la 173ème Brigade aéroportée. Lorsqu’en juillet 2003, un détachement de l’unité part à l’assaut du bâtiment où se terrent les forces spéciales turques, les deux hommes se retrouvent plongés, malgré eux, dans une affaire qui les dépasse.
Menottés, habillés d’une combinaison orange rendue célèbre par les prisonniers de Guantanamo, la tête revêtue d’une cagoule opaque, les commandos faits prisonniers sont rapidement acheminés vers Kirkurk. Là, c’est Celik qui sert de traducteur lors d’un face-à-face tendu entre un colonel américain et un « observateur » prestement délégué par Ankara. Savas Dalkilic est quant à lui réquisitionné par les agents de renseignement militaire de l’Oncle Sam chargés d’interroger les membres des forces spéciales. Très rapidement, le colonel commandant le détachement capturé identifie Savas comme étant un compatriote turc…
Les « observateurs » venus d’Ankara abordent tous les traducteurs de Titan Corporation impliqués dans l’incident et leur mettent le marché en main : soit ils fournissent des informations, soit ils seront considérés comme des traîtres en rentrant au pays…
Celik et Dalkilic refusent.
…Le 31 juillet, en bénéficiant d’on ne sait trop quelles complicités, ils embarquent à bord d’un appareil de l’armée de l’Air américaine à destination de la base aérienne de Dover, dans le Delaware. Là, ils brandissent leur carte d’identification d’interprète et réclament l’asile politique. Quatre mois plus tard, un juge fédéral reconnaît le bien-fondé de leur requête…
Celik et Dalkilic ne sont pas des cas isolés.
…Goran Habbeb est une recrue de Titan Corporation officiellement embauchée comme traducteur civil. Son travail l’oblige toutefois à être en première ligne avec les détachements de la 173ème Brigade… On a parfois recours à ses services pour faire un travail d’espion en lui demandant au besoin d’aller seul dans un village pour y chercher des indices attestant de la présence d’insurgés… un jour, des tueurs l’attendent. Il est touché de sept balles…
Selon des chiffres rendus publics par Titan Corporation elle-même, ils sont 250 à tomber sous les balles des insurgés entre mars 2003 et mars 2008. « Nous étions sur place pour le constater : ces interprètes irakiens étaient nos yeux et nos oreilles sur le champ de bataille » lance Paul Rieckhoff, ancien officier de la 3ème Division d’infanterie à Bagdad. … En mars 2008, son association (qu’il a créée à son retour) qui compte 85000 membres…lance le mot d’ordre : il faut contraindre les politiciens à prendre en compte le sort de ces auxiliaires bien mal récompensés. Car même si le président Bush a signé en janvier 2008 un oukase autorisant l’immigration de 5000 d’entre eux, soit une multiplication par dix des quotas pour 2006 et 2007, les départements d’Etat et de la Sécurité intérieure se hâtent avec lenteur dès lors qu’il s’agit de publier les décrets d’application.
Plusieurs années après les faits (prison d’Abu Ghraib), trois Irakiens ainsi qu’un Jordanien demandent réparation. Ils portent plainte contre CACI International et deux de ses employés, Timothy Dugan et Daniel Johnson. Sur le banc des accusés figure également L-3 Communications (un groupe industriel qui a racheté Titan Corporation, une société aussi mise en accusation dans le cadre du même scandale)… Les quatre plaignants prétendent avoir, lors des interrogations, été dénudés, battus et soumis à des tortures… un des rapports internes aux forces armées estime que, s’agissant seulement d’Abu Ghraib, « des interrogateurs et des interprètes sous contrat ont été impliqués dans 16 des 44 cas faisant état de mauvais traitements »[4]
Le fonds devrait, à mon avis, s’élargir aux membres, aux élus de la Chambre et surtout de la FIT qui s’est déclarée solidaire de ces traducteurs/interprètes très en amont des conflits. Ensemble, avec la FIJ, nous pourrions le gérer, lui définir un champ d’intervention plus large, le propager, en diffuser l’existence. Ce serait une œuvre de solidarité étant donné qu’elle aiderait, d’une part, des collègues qui en ont besoin, et d’autre part, elle donnerait à notre profession une visibilité d’engagement et apporterait la preuve que des liens plus ou moins étroits, plus ou moins lâches existent au sein de notre profession. Ce serait, voire c’est déjà une vraie solidarité, une vraie convergence d’intérêts.
Petit bémol, néanmoins : ne nous y trompons pas, il est plus facile d’être solidaire avec des collègues lointains qu’avec des collègues plus proches. Ne soyons pas aveugles…
In Spanish, on a blog ‘Gerra y Paz’ they called them : «Son los ojos, los oidos de los medios de comunicacion y de sus audiencias en la guerra »
So I’d love to give you my name but you wouldn’t know me as you would not know the names of the 257 who died during the war until the end of 2007.
Some countries decided to take up their responsibilities when withdrawing their troups. Denmark gave the political asylum to all interpreters. The States issued 50 green cards per year for interpreters employed in Afghanistan and Irak. The United Kingdom did not do anything since the law provides that one has to be on the UK territory to apply for a visa. The Belgian army is even unaware of the lot of the interpreters who have been working for them in Afghanistan where the army of my country is supposed to secure the airport…
In ABC news, Dean Reynolds wrote :
« The interpreters in areas in conflict may serve only as translators, but sometimes they are photographers, soundmen, etc. they speak the language of the combattants, and they keep often clueless correspondents from getting shot. They are indispensable. They tell you this far and no farther. In my early nine years in the Middle East , they literally saved my life. They got the shots, the soundbites, the tips that were turned into stories. Pay ??? Not great. »
And he concludes : « I would tell you their names but you wouldn’t know them »
Et ce que ne disent pas ces citations est qu’on nous appelle les “fixers”, “fixeurs”, “fijadores”… de l’anglais “you’ll fix me that…”.
We can remain nameless, never mind, but it is our duty to get united beyond all national borders to share the current sufferings and later, in a better world to come, all our joys and bits and pieces of our own professional happiness.
Opérer l’union entre solidarité et déontologie mérite de s’arrêter un instant sur ce deuxième terme, sur sa signification.
La déontologie est inséparable de l’éthique.
La déontologie décline un certain nombre de devoirs que se doivent de respecter les personnes qui appartiennent à un groupement, une association… qui les édicte.
L’éthique nous révèle l’inspiration de ces devoirs, les valeurs qui président à cette déclinaison : une croyance en un Dieu, en plusieurs dieux et, si elle est honnête, elle précise lesquels, ou une croyance dans l’homme, dans l’autre, et si elle est honnête, elle précise qui est cet homme dans lequel nous croyons, cet homme vers lequel nous tendons, auquel nous aspirons.
Le débat sur l’éthique est aujourd’hui au cœur des préoccupations humaines. De nombreux scientifiques y travaillent, essaient de redéfinir une éthique dans une société qui s’est fortement laïcisée et qui doit trouver de nouveaux repères dans une société dont l’éthique a été largement inspirée par le judéo-christianisme et dans laquelle des obscurantismes religieux sont en train de se réaffirmer.
Les débats sur la dépénalisation de l’euthanasie, de l’avortement, sur le port du voile… en démontrent toute l’importance et l’actualité.
Allons-nous travailler ensemble à un code d’éthique et de déontologie ou à la révision de ce qui existe ? Allons-nous essayer d’élargir à l’éthique, à des valeurs (comme la solidarité…) ? Allons-nous préciser les devoirs (la marge bénéficiaire ou commission pour ne pas tomber dans l’usure ?
[1] André Comte-Sponville
[2] Marie-Claude Blais
[3] Jean-Jacques Cécile est ancien membre d’une unité spéciale et des services de renseignement militaires. Il est spécialiste de l’espionnage.
[4] Jean-Jacques Cecile, op.cit.