Dans un article publié en janvier 2007, The Wall Street Journal révélait que 257 interprètes irakiens avaient été assassinés depuis le début de la guerre contre l’Irak qui, rappelons-le, a commencé en 2003 alors que quelque 4000 interprètes ont été engagés par la seule armée américaine depuis son occupation de ce pays. Ce qui semblait être un ‘dommage collatéral’ ponctuel, dont se faisaient l’écho de temps à autre les médias, prenait tout à coup la dimension d’une véritable tragédie. Au fil de l’analyse, la prise de conscience s’est affinée et a permis de découvrir que nos collègues sont des cibles systématiques des différentes factions engagées dans ce conflit armé. Par ailleurs, si certains pays ont décidé de mieux assumer leurs responsabilités à l’égard des familles des interprètes assassinés et des interprètes restés en vie mais très en sursis lorsque se désengagent les forces armées, d’autres pays ont plutôt tendance à vouloir les oublier. En effet, le Danemark a octroyé l’asile politique à tous les interprètes qui ont accompagné ses forces armées alors que le Royaume-Uni et les Etats-Unis sont beaucoup plus parcimonieux.
L’horreur ainsi mise en lumière a suscité un émoi légitime parmi certains collègues plus sensibles aux vécus individuels et collectifs qu’occultent si bien les discours que leur métier les conduits à interpréter et/ou traduire au quotidien. La solidarité s’est enclenchée et c’est avec une certaine fierté – mais bien modeste - que nous vous annonçons qu’elle est en voie de formalisation. Ainsi se profile un nouveau visage de professionnels si souvent qualifiés d’individualistes, celui de la générosité et de la solidarité.
Mais penchons-nous sur les rouages de notre petite machine à solidarité :
Un groupe d’interprètes, de différents pays d’Europe, a amorcé début 2007 une mise en réseau qu’il a qualifié de ‘syndical’ après avoir dressé l’inventaire des reculs sociaux, professionnels et de rémunération accumulés dans notre profession au cours des dernières années. Dans son cheminement, ce réseau encore informel, a noué un nombre limité de contacts, notamment syndicaux. Parmi ces contacts encore peu nombreux, figurait en bonne place la Fédération internationale des journalistes – FIJ. La FIJ dispose d’un Fonds de solidarité avec les familles des journalistes qui se font assassiner dans des régions en conflit et sensibles. Cette fédération internationale a accepté d’accueillir dans le cadre de son fonds un ‘sous-fonds’ et nous lui en sommes reconnaissants. Ce sous-fonds est actuellement alimenté par les interprètes qu’emploient occasionnellement la FIJ elle-même mais aussi la Fédération européenne des travailleurs des transports. Ils ont décidé d’y verser 5% de leurs honoraires. Ce sous-fonds devrait, dans cette première phase, servir à aider les familles des collègues irakiens qui se font assassiner dans l’exercice de notre métier, plus précisément lorsqu’ils accompagnent des professionnels de la presse. C’est un début !
Par ailleurs, nous nous réjouissons des initiatives entreprises par la Fédération internationale des traducteurs – FIT – à laquelle est affiliée la Chambre belge – CBTIP – qui s’est indignée du traitement réservé à ces interprètes et/ou traducteurs. Gageons qu’ensemble, nous pourrons multiplier ces gestes de solidarité, découvrir les différents modes de fonctionnement de notre métier, ses risques, les collègues qui le pratiquent bien au-delà des salles plus confortables et plus sécurisées que nous fréquentons habituellement et dont nous savons encore si peu.
Bruxelles, le 7 mai 2008.
Francine Féret, interprète traductrice
Paul Dodinval, interprète traducteur
Max De Brouwer, interprète traducteur